Jardin thérapeutique et jardin enrichi

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Voilà un article qui fait le point sur ces deux notions, et partage la démarche et les connaissances acquises à l'issues de nos travaux de recherches.

Alors que l'unanimité se fait pour reconnaître les bienfaits du jardin sur la santé, il nous a semblé important de partager nos connaissances acquises, tant au travers de nos études cliniques que des revues de littérature scientifique, que nous avons pu conduire. Il s'avère que cette conviction s'est formée dans toutes les civilisations et les cultures, lesquelles ont projeté dans le jardin leur vision d'un idéal imaginaire.

Qu’ils aient été Lettrés dans la Chine du XIème siècle, Moines sur l’Ile de Kyushu au XVIIème siècle, Lord dans le comté de Kent ou de Somerset au XVIIIème siècle, amoureux de nature au festival des jardins à Chaumont sur Loire, ils ont chacun dans leur culture et leur civilisation, assouvi dans le jardin une quête et une stimulation des frontières de leur imagination. 

Un peu d'histoire

Les jardins de Babylone

Leurs ruines ne furent jamais retrouvées et pourtant il suffit de les évoquer pour faire surgir une fresque mythique. Cette fresque chevauche sur des jardins extraordinaires suspendus composés de vergers et de potagers irrigués par des vis sans fin plongeant dans les eaux puisées de l’Euphrate. Cette vision de prospérité dans une nature aride, cette projection d’une harmonie luxuriante à la hauteur d’un roi, ce ruissellement de nature entre terre et ciel n’a fait qu’alimenter une imagination féconde
 
Les représentations de ces jardins abondent, issues des récits retranscrits par les grecs, elles alimentent la légende du roi Nabuchodonosor ou du roi de Ninive. Sans fondements archéologiques vérifiés, ces images tracent le sillon des rêves et les frontières du possible. A Babylone, les jardins suspendus donnent le vertige et nourrissent le cortège de vertus dont les jardins se sont parés au cours des siècles. 

Malgré les fouilles acharnées menées au début du XXème siècle, sur le site archéologiques de Babylone, alors que les constructions mythiques de la ville ont été retrouvées, nulle trace des jardins suspendus n’a été relevée. Et si des travaux mettront peut être à jour ce qui reste aujourd’hui un mystère, une énigme, il convient de retenir avant tout qu’en dépit de l’absence de preuves tangibles, la dimension féérique des jardins de Babylone ne s’est jamais tarie. 

Les jardins persans

Si l’on estime que l’origine des jardins persans ( باغ های ایرانی ) remonte à 4000 av. J.-C., ceux-ci connurent un véritable essor à partir du XIème siècle, leur apogée se situant sans doute au XVIème et XVIIème siècle. Ils restent emblématiques d’une vision paradisiaque, à tel point que le mot persan désignant un espace clos et en l’occurrence un jardin, était « pairi-daeza » - terminologie qui s’est transmise sous le nom de paradis.

L’image de ces jardins qui a traversé l’histoire est celle de la précision et de la symétrie des alignements, mais aussi le faste de la végétation, l’abondance des fruits et la richesse des ornements paysagers.

Les jardins persans n’existent pas uniquement par ce qu’ils sont, mais aussi de par ce que l’on y fait. On y prie, on y rêve, y compose des poèmes. Hafiz, poète persan du XIVème siècle, dont le mausolée se trouve au milieu du jardin de Chiraz, fut l’un de ces poètes lyriques. Il a écrit des odes aux plaisirs de la vie, les inscrivant bien souvent dans des jardins.

Source d’inspiration, espace d’apaisement et de lyrisme, le jardin persan vocalise l’horizon d’une espérance du monde, se décline dans tous les champs de l’imaginaire heureux, unissant la vie et la mort dans une silhouette harmonieuse.

Voilà ce que les hommes ont voulu offrir aux jardins persans, voilà comment les jardins de Perse ont traversé les âges et voilà enfin comment nous avons d’eux une perception si sublimée. 

« De grand matin je m’en fus au jardin cueillir une rose

Soudain me vint à l’oreille la voix d’un rossignol

Le pauvre comme moi était pris d’amour pour une rose

Et par son cri de détresse jetait le tumulte au parterre

Je tournais en ce parterre et ce jardin ; d’instant en instant

Je songeais à cette rose et à ce rossignol.

La rose étant devenue compagne de la beauté, le rossignol l’intime de l’amour

En lui nulle altération, en l’autre nulle variation.

Quand la voix du rossignol eut mis sa trace en mon cœur,

Je changeai au point que nulle patience ne me resta.

En ce jardin tant de rose s’épanouissent, mais

Personne n’a cueilli une rose sans le fléau de l’épine.

Hâfez, du monde en sa rotation n’espère l’apaisement :

Il a mille défauts et n’a pas une faveur ! »

De Hâfez  ( Khouajeh Chams ad-Din Mohammad Hafez-e Chirazi)

La rose, le rossignol et le poète au jardin (Ghazal 456) 

Les jardins des Lettrés chinois au XIème siècle 

Les jardins de Lettrés chinois ne jouent pas avec l’imaginaire, ils sont l’imaginaire. Ils sont l’imaginaire de ces riches chinois oisifs qui se sont retirés de la cour impériale pour se consacrer à leur idéal. Une vie en harmonie avec la nature rythmée par des plaisirs érudits, autour du thé, du vin, de la peinture, de la poésie et de la galanterie…

Ils ne se lisent et ne se comprennent qu’à travers les rêves, l’imagination ou les récits des voyageurs qui parlent de paysages rencontrés. Ces jardins rassemblent le monde et le représentent ; ils sont le centre de gravité de l’imaginaire, la projection d’une vision du monde dans un monde plus petit. Ils servent de tremplin à l’esprit qui vagabonde et agitent leurs branches sur des horizons formés par la mémoire des rêves.

Chaque particule de nature est domestiquée par cette lecture humaine. Les oiseaux chantent mais dans une cage, les fruitiers poussent en formant des sculptures surprenantes conduites par la taille, le sable est lissé, le gravier ratissé en suivant des lignes cardinales précises, la pierre agencée dans une géométrie mesurée, l’eau s’étale dans un étang pour former un miroir aux astres, les arbres sont maitrisés jusqu’à offrir les formes naines des bonsaïs.

Et cette maîtrise de l’espace s’articule dans les spirales de l’esprit en suivant les intuitions exprimées par le jardinier mais aussi des règles précises murmurant des lignes invisibles entre le levant et le couchant, l’est et l’ouest. Cet agencement apporte une harmonie visible tout en traçant l’empreinte favorable à l’émergence et la préservation de la prospérité. La fascination pour ces jardins se forme dans la distinction entre les paysages visibles et invisibles. La composition, l’organisation minutieuse de ces jardins de lettrés s’équilibre entre des choix de dissimuler ou de montrer le végétal, les profils, les formes, les profondeurs, l’horizon, l’effet du temps qui passe. Et les images produites hic et nunc se reflètent dans les méandres de l’esprit et suggèrent un lien avec la quête que l’on fait de soi-même. Cette quête résonne avec les zones d’ombres, les lumières et les contrastes qui forment la nature humaine ; l’implicite du jardin de lettré est autant de jalons de la personnalité, ouvrant les portes à toutes les interprétations et participant à la meilleure compréhension de soi.

Le jardin devient alors centre de gravité de l’univers, mais aussi point d’équilibre fragile dans cette connexion que l’homme établit avec lui. 

Les jardins des moines de l'Ile de Kyushu

Cette relation d’exception entre l’homme et son environnement est également magnifiée par les moines au XIIème siècle lorsqu’ils créèrent les premiers jardins de thé. Certes l’influence chinoise n’est pas étrangère à la structure et à l’esprit de ces jardins, mais ils ont trouvé au Japon leur singularité. On trouvera des déclinaisons relativement proches à travers les temples de l’archipel du Japon. C’est pourtant dans les monastères de l’ile de Kyushu que nous avons souhaité illustrer cette projection vertueuse dont le jardin dispose. Les moines pratiquaient dans leur jardin la démonstration de leur capacité de méditation ; cette méditation qu’ils doivent à leur religion et leur philosophie. Le jardin doit refléter au-delà de son usage, la démonstration concrète d’une idéologie – le bouddhisme zen est au cœur de rapports de force dans l’entourage de l’Empereur – ce qui fait porter au jardin un enjeu qui dépasse son centre de gravité. Bien sûr au Japon comme ailleurs, le jardin est le vecteur de traditions qui se transmet à travers les âges - associant avec rigueur des règles architecturales précises à des pratiques culturelles. Le jardin à Kyushu est l’écrin bienveillant qui accueille le lieu de vie, et où s’agence comme en Chine, une représentation de l’univers dans sa globalité et dans ses détails.

A une disposition très codifiée, s’ajoutèrent au XVIème siècle les rites de la cérémonie du thé, pour laquelle une espace, une construction spécifique est édifiée dans le jardin.

A tous ces jardins auxquels on attribue en premier un idéal de pureté naturelle, on résiste souvent à leur accorder des intentions de pouvoirs, de puissances, de symboliques religieuses. Le regard y efface la main de l’homme derrière la nature, et l’homme malgré son omniprésence dans le jardin se prête volontiers à ce jeu de transparence. Les symboliques du jardin s’accommodent des perspectives de profondeur, pour glisser des messages au promeneur. Les larges pierres de Kyushu positionnées devant les plus petites renforcent cette illusion d’éternité à laquelle le regard s’ajuste sans efforts.

Le jardin au Japon n’est pas seulement la visualisation d’une prouesse créatrice, il est aussi le théâtre de démonstration d’une tradition, d’une culture, de la maîtrise de ses codes. Il en est ainsi par exemple du rituel de la cérémonie du thé, qui relève à la fois de l’intime et du secret, tout en étant l’affirmation de l’excellence. 

Les jardins médiévaux 

Situer les jardins médiévaux dans l’Histoire et le temps n’est pas un exercice facile. Le Moyen Age a duré plus de dix siècles entre la chute de l’Empire romain (476) et la découverte de l’Amérique (1492), et le concept, la finalité, l’usage de ces jardins a certainement évolué au cours de ces mille ans.

Il nous est parvenu pour en témoigner beaucoup documents qui peuvent témoigner de ces jardins, à tel point que de nombreuses reconstitutions ont pu être faites dans des sites historiques. Des écrits, des dessins, des plans et surtout des œuvres d’art transmettent à travers les âges, et fournissent aux historiens, aux paysagistes des indications précises sur ce qui les formaient. Depuis les listes de plantes qu’il y fallait trouver, l’architecture d’ensemble, les constructions, les espaces qu’il convenait d’y implanter, et puis comment les saisons devaient s’y manifester, et les activités que l’on y satisfaisait, la palette est très large et cependant très codifiée.

Ces jardins du Moyen Age ont retrouvé un souffle et une idéalisation à l’époque contemporaine. Ils deviennent l’expression d’une nostalgie d’un paradis disparu, d’une époque où loin des souffrances et des turpitudes du monde, des communautés religieuses organisaient un monde parfait. Cette sacralisation des jardins médiévaux est pourtant réelle – leur logique architecturale, leur visualisation créatrice était inspirée par une représentation du divin. Leur conception était guidée par des codes, des règles et des spécifications qui composaient autant avec des symboliques religieuses, la contrainte du lieu imposée par des murs défensifs, que les besoins de satisfaire aux exigences du quotidien (se nourrir, se vêtir, se soigner).

Cette codification du monde réduite dans l’espace d’un jardin prend aujourd’hui une dimension presque mystique, idéalisée dans une période elle-même en quête de spiritualité. Cette codification est bien réelle – elle est un mélange de poésie inspirée par l’Hortus conclusus – comme une représentation du Cantique des Cantiques « (Ma sœur et fiancée est un jardin enclos ; le jardin enclos est une source fermée). ». Cet Hortus Conclusus devenu au Moyen Age l’espace dédié au culte de la Vierge Marie associé à une vision paradisiaque – est la vision qui a voyagé jusqu’aujourd’hui lorsque l’on parle de jardin médiéval.

Cette représentation est idéalisée par le plan retrouvé au Monastère de St Gaal en Suisse alémanique.

De nos jours, le lien avec les jardins médiévaux est par conséquent devenu très fort pour l’ensemble de ces motifs :

  • D’une part parce qu’ils préfigurent d’une quête spirituelle et mystique dont notre époque est avide,
  • D’autre part parce qu’ils organisent la valorisation de plantes - appelées plantes médicinales :
    • Des plantes médicinales dont l’utilisation par l’industrie pharmaceutique qui en a extrait des principes actifs, a permis de confirmer les vertus thérapeutiques des extraits végétaux
    • Mais aussi dans la consommation de tisanes dont les bienfaits ont été retrouvés par nos contemporains.

De nombreux ouvrages aujourd’hui restituent au Moyen Age, les racines d’un art qui s’est décliné en Europe jusqu’à la Renaissance pour y trouver alors une nouvelle forme. Et au-delà des écrits, l’on peut citer des œuvres d’art, autant de peintures, enluminures, tapisseries, sculptures qui inspirent et témoignent de cette richesse. Il est possible d’y puiser des suggestions pratiques dans le choix des plantes, le tressage du châtaignier, la forme des gloriettes, la mise en scène de l’eau, la taille des fruitiers pour former aujourd’hui des « jardins médiévaux ».

Mais ce que nous retiendrons avant tout de cette époque, c’est l’interaction très forte qui existait entre la conception des jardins et l’Église catholique.

Le jardin médiéval et les représentations artistiques associées sont autant d’outils de propagation de la foi. Le Moyen Age est une époque où l’Église catholique établit son autorité, son dogme, sa vision et ce notamment à travers 14 conciles œcuméniques sur les 21 conciles organisés dans son histoire. Depuis le concile de Constantinople II en 553, jusqu’au concile de Bâle en 1431 qui se terminera à Rome en 1445.

Il n’est pas question ici d’explorer l’histoire de la religion chrétienne, mais de souligner que dans une Europe où la population se caractérise notamment par son illettrisme, il importe pour enseigner et diffuser les propositions, les règles et les visions de l’Église d’en donner une représentation accessible au plus grand nombre. Le jardin à l’époque où se bâtissent les cathédrales, sera le véhicule d’une représentation idéale de la grandeur du christianisme, autant que possible telle que décrite par les pères de l’Église et autant que possible inspiratrice d’une vision divine.

Les grands jardins médiévaux se retrouvent principalement dans les monastères, les abbayes, les châteaux forts, où ils étaient entretenus par le clergé.

C’est ainsi que ces jardins médiévaux ont traversé les siècles, leur architecture a été soigneusement conçue, codifiée, élaborée pour servir une vision du paradis terrestre et une représentation au service de la foi chrétienne.

Ces jardins ont nourri l’imaginaire, ils ont permis de construire une vision idéale du monde, associant les quatre éléments (terre, air, feu, eau) en carré, dans un cercle évoquant la voûte céleste. Ils sont très souvent organisés en forme de croix symbolique, prenant pour centre de gravité une fontaine ou un arbre de vie.

Cette capacité du jardin à s’inscrire dans l’universel se décline autant dans la réalité des monastères, que dans les représentations de peinture et de tapisseries qui en sont faites.

C’est ainsi que Bernard Beck écrit dans un article publié dans la Revue d’Histoire de la Pharmacie intitulé « Jardin monastique, Jardin mystique – Ordonnance et signification des jardins monastiques médiévaux »

« L’image du jardin dans les monastères du Moyen-Âge ne relève pas de notre conception naturaliste mais d’une vision du monde propre à l’univers médiéval où Dieu est le véritable centre…/… Il ne convient pas de représenter l’univers tel qu’on le voit…/… il faut contempler la nature non pour sa valeur esthétique mais pour son contenu symbolique…/… Toutefois un changement sensible de perception se produit au XIVème siècle. Sans cesser de faire à Dieu la première place, l’attention des artistes, des clercs, des princes s’est alors reportée vers le monde sensible, la nature. A cette reconversion, la pensée religieuse a aussi contribué. Les clercs avaient en effet depuis le début du Moyen-Âge une idée spirituelle et non charnelle de la nature. Au XIIIème siècle, saint François d’Assise et ses frères mineurs sont les premiers à en proposer une idée concrète. Le Cantique des Créatures évoque une nature visible, bienveillante à l’homme, innocente et non coupable du péché originel. Au XIVème siècle, l’école d’Oxford propose à son tour une vision du monde résolument novatrice et établit une cosmologie différente de celle d’Aristote (qui inquiétait les autorités religieuses). La lumière est la substance commune à tout l’univers ; le monde a pu ainsi avoir un commencement et il peut un jour finir…/… L’expérience des sens, l’attention au monde visible, au spectacle de la nature, constituent la démarche scientifique primordiale. » 

Quelques réflexions

De là, à proclamer que le jardin est un docteur omnipotent et omniprésent, les marches difficiles à franchir pour le praticien en santé, sont enjambées sans vergogne par les amateurs du jardin. Echappant aux exigences des études cliniques, des protocoles d’expérimentation et d’évaluation, le jardin a été consacré médecin sans prendre de précautions quant aux pathologies que l’on pouvait lui adresser, ni aux pratiques thérapeutiques que l’on pouvait lui confier.

C’est pourtant cette question que chacun se pose lorsqu’il ressent un malaise, une douleur – à qui puis-je m’adresser ? Comment puis-je me soigner ? Ce discours allégorique sur le jardin médiéval se combine avec une nostalgie d’une époque dont on retient une proximité quotidienne avec la nature ; prédisant que nos maladies actuelles (cancer, sida, ESB etc.) sont précisément le reflet de la rupture d’un pacte de vie harmonieuse avec Dame Nature. Que disait-on alors des épidémies de choléra, de peste… 

Qu'en est-il en 2020?

La littérature scientifique et la presse grand public s'accordent volontiers pour reconnaître aux jardins quels qu'ils soient un effet bénéfique sur la santé. Il n'est pas dans notre intention de porter ombrage à cette assertion, mais principalement de relever les 3 questions que par essence elle porte:

De quels jardins parlons-nous?

Porté par ces héritages multiples de jardins merveilleux, les publications existantes peinent à faire un lien entre ceux qui s'efforcent d'en proposer un design pertinent, et ceux qui s'appliquent à en évaluer les effets sur la santé.  Des ouvrages et ils sont nombreux, décrivent en prenant appui sur des plans et des photos, des jardins "thérapeutiques" réalisés à travers le monde - articulant un design paysager sur des populations variées, depuis les anciens combattants, les personnes porteuses de handicaps, les personnes âgées ou les patients atteints de troubles psychiatriques. Le travail est minutieux, s'efforçant en particulier d'adapter l'ergonomie et l'architecture des espaces aux fragilités et capacités de ceux qui les fréquentent. Inversement, les études cliniques que nous avons recensées dans le cadre d'une revue systématique de littérature, convergent pour conclure qu'il serait pertinent d'identifier les éléments du jardin qui contribuent à une médiation thérapeutique - éléments que soit par manque d'expertise, soit parce que la construction de leur protocole, ils n'avaient pas été en mesure de mettre en évidence. Ces données manquent cruellement au designer, à l'architecte paysagiste, qui persévère avec les meilleures intentions, à projeter dans le jardin, son interprétation des besoins du patient. En quoi ce jardin sera t il plus ciblé pour de jeunes adultes autistes ou des patients Alzheimer ou parkinsoniens, la nuance se perçoit difficilement. 

Dans quels domaines ces jardins pourront-ils prétendre contribuer à la santé des usagers?

Quels bénéfices pour le patient ?

En 2016, une équipe australienne publie une scoping review, qui fait un bilan sur 17 études cliniques qui ont pu être recensées dans les bibliothèques scientifiques. Cet article qui sera suivi en 2017, par une publication japonaise plus ou moins équivalente, s'efforce de faire le point sur les travaux menés sur des patients atteints de démence et qui fréquentent un jardin en institution. Globalement, les auteurs notent une très grande disparité dans les approches, d'une part parce que la taille des groupes observés est très différentes ( de 3 à 276 patients), qu'ils ont trouvé peu d'indications sur la fréquentation effective de ces jardins par les patients (nombre de visites et temps de séjour), que le stade d'avancement de la démence n'est pas homogène, que la caractérisation de cette démence (Alzheimer, vasculaire cérébrale,  parkinsonienne ou fronto-temporale) n'est pas précisée, que la durée des études est imprécise et peu comparables entre elles, enfin que le protocole n'est pas typique d'une étude longitudinale - en particulier la comparaison d'un diagnostic avant et après. Ce qui perturbe également les auteurs, est l'utilisation d'échelles de mesures atypiques, ou la conduite d'études qualitatives sous la forme de focus group qui ne permet pas de faire émerger un effet particulier de la fréquentation de ces jardins. 

Si les jardins permettaient de construire une démarche thérapeutique précise, avec des indications objectives, cela faciliterait grandement les choix. Quand et à destination de quelles populations convient il de les préconiser? A quelle fréquence convient il de les fréquenter pour en apprécier l'effet? Certes, ces imprécisions dans les protocoles n'enlèvent en rien,  la justification d'implanter ou d'encourager l'usage des jardins en EMS, mais elle n'en facilite pas la valorisation. Le jardin reste avant tout un espace de liberté et de respiration, mais lorsqu'il nécessite la mobilisation de soignants pour accompagner les résidents, il serait assurément utile d'être en mesure d'en caractériser les effets, d'en apprécier l'usage.

Quelle définition de la santé?

Il est à noter que la définition n'est pas la même suivant que l'on est patient, aidant ou soignant. S'agissant de maladies chroniques, agir sur la santé signifie souvent procurer du bien-être, alors que les familles, les patients demeurent de l'espoir soit d'une amélioration, d'une stabilisation ou d'un ralentissement de l'évolution de la maladie. C'est bien dans l'une de ces intentions que l'on prescrit des interventions médicamenteuses, avec dans le cas notamment des personnes âgées atteintes de maladies neuro-dégénératives, des piluliers de 10 voire 14 principes actifs, dont on connait bien souvent les effets iatrogènes. Les efforts conjoints des équipes soignantes pour développer des approches non-médicamenteuses, se trouvent souvent bien limitées par le manque d'indications que de telles approches suggèrent. 

Introduction aux jardins enrichis

Les études cliniques exploratoires que nous avons conduites, en faisant intervenir des protocoles exigeants, quant aux critères de recrutement des patients, le rythme de fréquentation des jardins, le ciblage thérapeutique, les échelles d'évaluation ont fortement malmené les indications issues des publications scientifiques antérieures. Comparant des groupes de populations atteintes de la maladies d'Alzheimer (par exemple) à un stade avancé, aucune différence n'a pu être relevée sur les troubles cognitifs, la perte d'autonomie ou les troubles du comportement entre ceux qui ne fréquentaient pas de jardin et ceux qui visitaient au moins 4 fois par semaine un jardin sensoriel. 

Comme nous l'avons décrit dans notre article sur l'environnement enrichi, c'est en travaillant sur l'enrichissement d'un jardin sensoriel, avec des éléments conçus spécifiquement en fonction de cibles thérapeutiques, que les premières observations ont révélé une efficacité pour le patient. Un jardin enrichi spécifiquement pour prendre en charge des troubles cognitifs démontraient une récupération de capacité cognitives, de même pour un jardin enrichi pour la perte d'autonomie... l'exercice produisant ses encouragements, nos modules furent intégralement revisités, s'efforçant de cibler davantage encore certains troubles, progressivement se dégageait un champ d'intervention utile pour le concepteur et le praticien. Il était possible de cibler l'enrichissement d'un jardin et d'en mesurer les effets sur le patient. 

C'est ainsi que prenait forme et naissait la notion de Jardin enrichi.

Mais pour fonctionner les préliminaires s'avéraient nombreux et complexes - certes le jardin enrichi révélait un peu plus son mode d'action, mais il ne fallait pas négliger les leviers qui en permettraient l'usage. Ceci concerne notamment tout ce qui en faciliterait, en encouragerait la fréquentation.  Une multitude de points de détails nécessitait une attention particulière, s'agissant de population fragiles, le moindre obstacle pouvait conduire au renoncement. C'est ainsi que la route qui conduisait à la fréquentation et l'appropriation du jardin enrichi s'avérait aussi complexe et passionnante que celle qui avait conduit à le décrire.